Les ailes de l'éléphant

Il était une fois quatre aveugles qui marchaient dans la forêt quand ils butèrent sur un éléphant.

Moe était sur le devant et il se retrouva à tenir la trompe. «Il a un tentacule» dit-il. «Je pense que nous avons trouvé un calmar géant !».
Larry se cogna contre le coté de l’éléphant. «C’est un mur» dit-il. «Un grand mur hérissé de poils».
Curly, sur l’arrière, toucha la queue. «Cela n’a rien d’inquiétant, c’est juste un morceau de corde qui pend au milieu du sentier».

Eagletosh, quand à lui, vit dans cette interruption une occasion pour s’assoir à l’ombre d’un arbre et se relaxer. «A mon avis» dit-il «Quoi que cela soit, il est évident que cela a des plumes. Des belles plumes irisées avec beaucoup de nuances différentes».

Les trois premiers, étant de nature scientifique, collaborèrent rapidement et échangèrent leurs places afin de confirmer les observations des autres. Ils tombèrent d’accord sur le fait qu’ils avaient été corrects dans les résultats de leurs observations, à part qu'il n'y avait pas l’ombre d’une plume à l’horizon.
Clairement leurs interprétations nécéssitaient des corrections et plus de données. Donc ils explorèrent plus avant, expliquant aux autres ce qu’ils avaient trouvé de façon à établir une image plus complète de cet obstacle sur leur chemin.

«En suivant le tentacule j’ai trouvé qu’il était attaché à une large tête ayant des yeux, des oreilles en éventail et une bouche ornée de défenses. Hélas cela ne semble pas être un calmar mais plutôt une sorte de grand mammifère» dit Moe.
«Tu a raison Moe. J’ai trouvé quatre grosses pattes. C’est évidemment un grand tetrapode» dit Larry.
«Curly semblait un peu en difficulté. «C’est un peu compliqué à l’arrière les gars mais j’ai exploré un orifice intéressant. Comme c’est une histoire pour enfants je vais éviter de vous raconter les détails//».

Eagletosh quand à lui baillait et s’étirait à l’ombre de son arbre. «Il a des ailes, des grandes ailes qu’il utilise pour monter au ciel et inspirer l’humanité. Il ne pourrait y avoir aucune utilité à un tel animal sans la capacité d’incarner une métaphore et de nous donner un but auquel nous pourrions aspirer».

Les trois autres ne tenaient pas compte du philosophe fainéant car des choses excitantes se passaient du coté de leur éléphant ! «Je peux sentir sa trompe aggriper la végétation, l’arracher et l’enfourner dans sa bouche ! C’est préhensile ! Incroyable !» dit Moe.
Larry pressait son oreille contre le flanc de l’animal. «Je peux entendre les grondements pendant que son système digestif transforme ses aliments. C’est très bruyant !».
Il y eu un bruit sourd venant de l’arrière. «Oh non» dit Curly «Il y a une terrible odeur et je crois que je vais devoir aller prendre un bain !».

«Vous êtes tous en train de manquer complètement la beauté de ses ailes déployées» ricana Eagletosh. «Pendant que vous vous embourbez dans vos considérations triviales, moi je contemple les qualités transcendantes de cette noble créature. C'est un ange qui se manifeste, un symbole de la signification profonde de la vie».

«Pas d’ailes, Eagletosh, et pas de plumes non plus» répliqua Moe.

«Philistins !» dit Eagletosh. «Peut-être sont-elles invisibles ou bien cachées dans d’astucieuses poches sur les flancs de l’éléphant ? Ou mieux encore, je suspecte que ses ailes sont des ailes quantiques. Vous ne pouvez pas prouvez qu’elles ne sont pas quantiques !».

Les trois autres continuaient leurs investigations, avec des détails de plus en plus méticuleux, tandis que l’aveugle solitaire continuait de son coté ses spéculations métaphoriques de plus en plus grandioses.
Plusieurs années après, ils avaient tous fait de grand progrès.

Moe avait étudié l’éléphant et son comportement pendant des années, comprenant comment il communiquait avec les autres membres de sa horde, analysant son régime alimentaire, ses maladies et comment il était possible de le faire travailler au service des gens. Il en avait bien profité, utilisant les éléphants dans des travaux de construction et aussi, hélas, pour la guerre. Cependant il n’était pas encore parvenu à les utiliser en tant que force aérienne…mais il était devenu un maître de la biologie de l’éléphant et de son industrie.

Larry avait étudié l’éléphant mais il avait aussi utilisé ses connaissances pour élargir ses investigations aux autres animaux de la région : Girafes et hippos et lions et même les gens. Il est devenu un expert en anatomie comparative et en physiologie et il est parvenu à une théorie intéressante qui explique les ressemblances et les différences entre les animaux. Il est l’un des plus fameux érudits du monde vivant.

Les expériences de Curly l’ont conduit a explorer l’environnement de l’éléphant, depuis les scarabées mangeurs d’excréments qui suivent en permanence la bête jusqu’aux branches feuillues qu’il arrache sur les arbres. Il a appris en quoi l’éléphant est dépendant de son environnement et comment ses actions modifient la forêt et la plaine. Curly est devenu un écologiste et un défenseur de l’environnement et il consacre son travail à protéger le troupeau et tous les autres animaux.

Eagletosh écrit des livres. Des livres très influents. Très vite la plupart des gens, qui n’avaient jamais vu un éléphant, ont été convaincu qu’ils avaient tous des ailes. Ceux qui avaient vu des photos sont au moins persuadés que les éléphants ont des ailes quantiques et qu'elles vibraient invisiblement au moment ou la photo a été prise. Eagletosh a convaincu beaucoup de gens que la vraie valeur de l’éléphant réside dans ses ailes splendides - Au point que ceux qui ne sont pas d’accord et qui pensent que c’est seulement un animal terrestre sont vus comme des imbéciles incapables d'apprécier la beauté de l’éléphant.

Exaspéré, Larry a pris un congé de son activité d’écriture de traités techniques sur l’anatomie des mammifères et il a écrit un livre grand public intitulé «L’éléphant n’a pas d’ailes». Bien que son livre soit populaire les partisans d’Eagletosh se sentent outragés. Comment ose-il dénigrer le proboscidien volant ? Pense-il que ce n’est qu’un mamifère purement mécanique, enlisé dans la boue et ne volant jamais glorieusement vers les étoiles ? Pourquoi méprise-il tous les travaux des experts en ailes d’éléphants ? Est-ce qu’il ne réalise pas qu’il est impossible de réfuter l’existence des ailes d’éléphants, surtout si elles sont quantiques ? (la question consistant à se demander comment le prophète des ailes est parvenu à ses conclusions initiales n’est jamais posée et ses partisans n'y songent jamais). Les adeptes d’Eagletosh pensent simplement qu’il est offensant de dénigrer ainsi ces pauvres éléphants en leur déniant le droit de voler.

Après le premier livre de Larry il y a eu ceux de Moe («La marche de l’éléphant») et de Curly («La terre de l’éléphant») et tous les experts en ailes d’éléphant furent soudain paniqués. Ils étaient attaqués par des experts en éléphants qui semblaient en connaître beaucoup plus qu’eux sur le sujet ! Heureusement les scientifiques s’y connaissaient très peu en matière d’ailes d’éléphants – c’est surprenant – et le public était ancré dans la certitude que les éléphants, très loin de là, battaient vaillament des ailes dans le ciel.

Les partisans d’Eagletosh avaient aussi le bénéfice de vastes sommes d’argent. La richesse est rarement associée à la compétence en matière éléphantine et les milliardaires submergent d’argent les tentatives des partisans d’Eagletosh de réconcilier les ailes virtuelles des éléphants avec l’inconfortable réalité de l’anatomie.

Quelques scientifiques, qui devraient pourtant savoir de quoi il retourne, se sont rangé du coté des ailes. A leur crédit on peut dire que c’est rarement pour faire du profit mais plutôt parce qu’ils sont sentimentalement attachés à l’idée des ailes. Pourtant ils ne peuvent nier les évidences et ils se tortillent de façon un peu ridicule quand ils évoquent le pouvoir mystique du quantum ou quand ils parlent des ailes invisibles qui n’apparaissent que quand personne ne regarde.

Et c’est ainsi que la bataille se déroule, une longue et âpre dispute entre des aveugles qui luttent pour comprendre le monde qui les entoure et d’autres aveugles qui préfèrent invoquer des fantômes qui n’ont d’existence que dans leurs crânes.

Je ne peux que vous décevoir maintenant car je n’ai pas de fin à cette histoire, pas de solution...juste une question.

Ou trouvez-vous du sens, de la joie, de la richesse et de la beauté, Ô lecteur ?
Dans les éléphants eux-mêmes ou dans leurs ailes ?


Auteur de l'article original : PZ Myers
Traducteur : Patrick Guignot